Armée du Cumberland.
..dans la Guerre de Sécession américaine

Prototype de l'armée moderne:  28 mai 1861 - 24 mai 1865
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Presque toutes les technologies qui étaient utilisées pendant la
première guerre mondiale ont été introduites par cette armée. 

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Dédiée aux généraux George H. Thomas, William S. Rosecrans, Don Carlos Buell, et 
Robert Anderson:  4 adeptes de la "guerre molle" qui ont gagné la guerre de
sécession, malgré que ou parce qu'ils s'occupaient de leurs hommes.
Dédiée aussi aux simples soldats des deux cotés et de tous les temps.
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En-dessous se trouvent des essais sur les causes de la guerre civile américaine. Pour voir des autres textes en français, cliquez sur Faits, Chronologie, et Batailles.

Nouveau - Le deuxième discours inaugurale de Lincoln
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Bob Redman – Email: redmanrt at yahoo dot com

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George H. Thomas colorized
George H. Thomas 1816-70
Commandant  AotC 19 oct. 1863 —

Ferme comme un roc à Mill Springs, Murfreesboro, Hoover's Gap, Stevens' Gap, 
Chickamauga, Chattanooga, la Campagne des 100 jours, Peachtree Creek, et Nashville. Pendant la guerre il n'a pas perdu dans un seul engagement.
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Né en Virginie dans le Sud, il a combattu pour le Nord. Beaucoup l'ont regardé de
travers, et pour presque tous il était trop capable - vraiment un homme du centre,
de l'angle,  soit sur le champ de bataille, soit dans la vie.



Robert Anderson .
Robert Anderson 1805-71
Commdt. 28 mai - 8 oct. 61
Savait trouver l'homme juste.
William T. Sherman
William T. Sherman 1820-91
Commdt. 8 oct.- 9 nov. 61
Visionaire troublé
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Don Carlos Buell
Don Carlos Buell 1818-98
Commandant 9 nov. 61 - 29 oct. 62
L'organisateur qui a creé la base.
William S. Rosecrans
William S. Rosecrans 1819-98
Commandant 30 oct. 62 - 19 oct. 63
Architecte du chef-d'oeuvre Tullahoma
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In memory of Dr. Robert Sisler

Je remercie beaucoup Don Plezia qui m'a aidé pour construire le site, et aussi
Patrick Ailliot de ses corrections et traductions de mes textes.


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Sur les causes de la guerre civile américaine par Bob Redman

Chers compagnes de recherche,

Je suis né aux Etats Unis, j'ai vécu 20 ans en Europe, surtout en Allemagne et en Italie. Je viens du Nord, mais maintenant je suis domicilié dans le Sud. Dans chaque conflit je me place du coté de l'humanité, quoique je sache bien que notre espèce ne mérite pas toujours ma sympathie. Voici mon analyse concise des causes de la guerre civile américaine.

1) En ce qui concerne la situation juridique: Lincoln a soutenu que les Etats Fédérés étaient liés entre eux par un contrat, pour cette raison quelques états ne pouvaient pas l'annuler sans l'accord de tous. D'ailleurs, le gouvernement central avait investi des sommes énormes dans le Sud (la guerre contre la Mexique - un projet coûteux et soutenu surtout par les sudistes qui voulaient ajouter d'autres états esclavagistes, le drainage des marécages de Floride, l'annulation des dettes publiques du Texas au moment de l'intégration, etc.). Aussi, la Confédération, au début de la guerre, avait tout de suite confisqué les biens du gouvernement central sans dédommagement. Pour le Nord il était inutile de discuter sur les prix après le fait accompli. Pourtant, si le droit de sécession existait vraiment, le gouvernement à Richmond, Va., ne l'a pas concédé à la Virginie de l'ouest, l'Est du Tennessee et le Nord de l'Alabama, lorsque ceux-ci ne voulaient pas suivre le reste du Sud. Les représentants des ces 3 zones ont lutté contre la sécession, et le Sud ne pouvait s'y maintenir que par une force d'occupation. Ces trois régions étaient stratégiquement importantes pour le Nord et le Sud. La Virginie de l'ouest s'insérait entre l'Ohio et la Pennsylvanie, l'est du Tennessee avait du sel et d'autres ressources minérales nécessaires pour la conduit de la guerre, et le nord de l'Alabama se trouvait au coeur de la Confédération.

2) En ce qui concerne les causes du conflit, elles ont eu peu à voir avec les fameux "states rights" (droits des états). Dès le début de la république les représentants des états du Sud avaient dominé tous les rouages du gouvernement central: War Department (département de la guerre), Supreme Court (court suprême), Presidency (présidence), les charges les plus  importantes au Congrès, etc. Dans la mesure que la population et l'économie du Nord se développaient, la position prédominante du Sud devenait toujours plus douteuse. Les représentants du Sud tentaient de se maintenir, en acceptant les droits de douane sur les produits industriels importés, c'est à dire qu'ainsi ils payaient pour leurs privilèges. Inévitablement, à un certain moment, la force économique du Nord dépassa tellement celle du Sud que les rapports établis ne correspondaient plus à la réalité, et les "power broker" du Sud, à la recherche de d'avantage de sénateurs esclavagistes, ont commencé la fuite en avant, d'abord avec l'intervention violente dans le nouveau territoire du Kansas, ensuite avec la remise en cause des lois qui interdisaient l'esclavage dans le Nord, et finalement avec la sécession.

En résumé, les maîtres malhonnêtes du Sud et les financiers malhonnêtes du Nord se disputaient les postes les plus proches à la mangeoire Washington.

Selon Pierre Lemieux la suppression de l'esclavage ne fut, pour le gouvernement fédéral (un peu sur le tard, du reste), qu'un prétexte impérialiste; et la liberté des états de quitter l'Union que proclamaient les sudistes servait d'écran à leur volonté de maintenir l'esclavage. Pourtant, au fond d'eux-mêmes les sudistes savaient que l'esclavage était une honte morale, mais ils avaient aussi peur d'une insurrection (justifiée, mais peu probable) des noirs. On se demande pourquoi ceux de South Carolina (Caroline du Sud) ont commencé? C'est simple: la proportion de noirs dans la population totale y était plus importante qu'ailleurs, en fait ils y représentaient la majorité de la population. La combinaison de la peur conjuguée au savoir réprimé qu'ils avaient tort était explosive. Une chose comme celle-ci est trop forte pour l'amour propre des gens normaux, et les "représentants du peuple" en ont pu exploiter cette situation.

Pire encore, la plupart des gens du Sud et du Nord, même ceux qui n'aimaient pas du tout les noirs, se rendaient compte que le seul contact direct ou indirect avec la "peculiar institution" (institution particulière) suffisait à corrompre presque tout le monde, mais les privilégiés plus que les esclaves.

De plus, l'esclavage était un poids économique pour la nation entière que l'on ne voulait plus se permettre. Un esclave consomme trop peu.

En dehors de toute considération économique, nous devons accepter le fait que beaucoup de gens de cette période, au Nord et au Sud, aimaient leur concept de l'Union d'une façon qui est incompréhensible pour nous aujourd'hui. Beaucoup de nordistes étaient prêts à lutter à outrance pour la sauver, et de nombreux sudistes ont soutenu leur droit à la sécession avec le coeur serré. Si tel n'avait pas été le cas, ils auraient faits certaines chose ou ils les auraient faites plus tôt, et ils auraient omis d'autres choses

Pourtant, il faut s'interroger sur la capacité du Sud à mobiliser à-peu-près les trois quarts des hommes dans sa population en âge de porter les armes, parmi desquels l'immense majorité ne possédait même pas un seul esclave. Le citoyen ordinaire de ces temps-là menait une vie assez précaire aussi bien dans le Nord que dans le Sud. Au Nord pourtant le système social laissait la possibilité de s'élever, tandis que au Sud c'était plus difficile en raison d'une structure sociale plus rigide. Les opportunités pour avoir une formation y étaient plus limitées qu'au Nord, et la demande pour des ouvriers qualifiés dans l'industrie n'existait pratiquement pas. Toutefois le citoyen ordinaire tout en bas de la hiérarchie sudiste pouvait trouver un certain (pauvre) réconfort dans le fait qu'il y avait quelqu'un plus bas encore que lui -- les noirs. Chaque tentative pour faire disparaître cette différence protectrice était une grave attaque à son amour propre. Donc les blancs pauvres devaient s'identifier avec le riche planteur qui les "représentait", les opprimait et les détestait autant que les noirs. Si vous y ajoutez la réaction émotionnelle à la sensation d'être attaqué par des envahisseurs qui menaçaient de tout remettre en cause,  la réponse fervente initiale à l'appel aux armes ne surprend pas. Il faut noter également que l'enthousiasme du début devint de plus en plus difficile à maintenir à mesure que la guerre durait.

À la fin, la guerre a été gagnée par un objet long de 2,5 cm -- la cartouche métallique (pour les premiers fusils à tir rapide Spencer) que l'industrie du Sud ne pouvait absolument pas produire. Quand quelqu'un n'a pas les moyens pour gagner une guerre, il vaut mieux adopter une autre stratégie. Sam Houston, le fondateur et le premier gouverneur du Texas, a dit cela clairement. Au moment de la sécession il a démissionné parce que les sudistes ne voulaient pas écouter ses avertissements et son pronostic précis sur l'issue de la guerre.

Pourquoi les Confédérés ont ouvrit le feu sur Ft. Sumter? C'est simple: Les sudistes savaient que les états clés Tennessee et Virginia ne les auraient pas suivis hors de l'Union s'ils n'eût pas montré une fermeté suffisante. Dans le naufrage on aime de la compagnie.

Si ma façon de traiter l'histoire de la guerre civile américaine vous plaît, mes résumés des batailles vous plairont encore plus. Veuillez noter que je me concentre sur le théâtre de l'Ouest, c'est à dire sur les campagnes dans le Kentucky, le Tennessee et la Géorgie. La réalité y est différente de ce que l'on peut lire dans les livres d'histoire classiques... Je vous remercie de
votre attention.

Pour une analyse sobre de l'aspect économique de la guerre civile américaine veuillez lire l'article L'économie de la guerre civile par Pierre Lemieux, écrivain canadien qui a écrit: "Autre question, banale mais fondamentale: Si la majorité des Québécois a le droit de faire sécession, en vertu de quoi nierait-on le même droit à la majorité des Amérindiens, ou aux citoyens de Montréal, ou à ceux de ma rue, ou à tout individu souverain?" C'était à-peu-près la même question aux Etats Unis en 1860. Une fois sur la pente, où est-ce que l'on s'arrête?

PS: Je ne peux rien faire pour la manière de laquelle le bon dieu nous a fait. Je n'ai pas inventé le monde, je l'ai seulement trouvé devant moi - Bob Redman.


  Réciprocité; la puissance de l'armée américaine par George Brown (1865)

Un point de vue canadien - Extraits d'un débat sur la Confédération
Droit d'auteur: La Bibliothèque nationale du Canada. (Révisé: 1995-09-22)

M. le Président, je suis en faveur de l'union de ces provinces, car cela nous permettra d'affronter, sans nous alarmer, l'abrogation du Traité de réciprocité advenant le cas où les États-Unis insisteraient pour l'abolir. (Bravo, bravo). Je ne crois pas que le gouvernement des États-Unis soit à ce point fou pour abroger le traité. Cependant, il est toujours mieux de parer à toute éventualité; je prétends honnêtement que s'il décidait d'annuler le traité et si l'union de l'Amérique du Nord se concrétisait, de nouveaux débouchés pour notre commerce s'ouvriront, aussi profitables qu'ils le furent durant notre entente avec les États-Unis...

... Mais sixièmement M. le Président, je suis en faveur de l'union des provinces, car si une guerre devait éclater, la Confédération permettrait aux colonies de mieux se défendre et de s'avérer plus utiles à l'Empire qu'elles le seraient individuellement. Il faut admettre, et il est inutile d'ignorer cela, que depuis les deux dernières années, la question de la défense représente une préoccupation beaucoup plus importante qu'auparavant.

Je ne crois pas que les Américains aient la moindre envie de nous attaquer. Je n'ose croire que le premier emploi qu'ils feront de leur nouvelle liberté sera d'envahir, sans provocation, une de nos paisibles provinces. J'imagine qu'ils ont vécu suffisamment de guerre pour de nombreuses années à venir. Une guerre contre l'Angleterre serait certainement la dernière qu'ils souhaiteraient engager. Mais, M. le Président, il n'y a pas meilleur moyen d'étouffer la menace d'une guerre que de s'y préparer. Maintenant, les Américains forment un peuple belliqueux. Ils possèdent de grands effectifs, une flotte puissante, un approvisionnement illimité de munitions, et les carnages de la guerre ne leur répugnent plus. Le côté américain de la frontière est hérissé de barricades et, à moins que nous désirions vivre à la merci de nos voisins, nous devons nous aussi défendre notre pays de façon efficace. Qu'il y ait ou non la guerre, il ne faut plus attendre avant de protéger astucieusement ces provinces...

[Il faudrait noter qu'il pouvait sembler aux Nordistes que le Canada eût plutôt soutenu la cause des Sudistes pendant la guerre, peut-être se sentant plus menacé des premiers que des deuxièmes]


L'économie de la guerre civile par Pierre Lemieux

Publié dans Le Figaro-Économie, 21 novembre 1996, p. X

Entre 1861 et 1865, la guerre américaine de sécession a opposé la Confédération des états sécessionnistes du Sud au reste de l'Union, dirigée par le gouvernement fédéral. Un ouvrage récent de l'économiste et historien Jeffrey Hummel dégage les leçons économiques et politiques de cette période charnière de l'histoire[1].

Quels que soient ses avantages éventuels, la guerre, surtout une guerre totale comme celle-ci, coûte très cher. Évidente pour un économiste comme Hummel, cette constatation heurte le mythe populaire selon laquelle la mobilisation guerrière "fait tourner l'économie". Si la guerre de sécession a "créé de l'emploi", c'est seulement au sens où elle causa six fois plus de morts, toute proportion gardée, que le nombre de soldats américains tués durant la seconde guerre mondiale, sans compter les destructions massives de capital physique. Quinze ans après la fin de la guerre, la production per capita du Sud n'avait récupéré que 80% de son niveau antérieur.

En bon économiste, Hummel évalue coûts et avantages en fonction des préférences des individus et de la valeur que ceux-ci confèrent aux choses. Une illustration intéressante de l'approche économique réside dans la question de savoir si la productivité des anciens esclaves diminua à la suite de leur affranchissement. Certains le soutiennent en constatant la stagnation postérieure de la production du Sud. Or, fait remarquer Hummel, l'hypothèse la plus plausible est plutôt que les esclaves devenus libres choisirent volontairement de diminuer leurs heures de travail -- du tiers, en fait --, substituant du loisir au revenu en fonction de leurs propres préférences.

Étant donné la flexibilité économique de l'époque, et malgré la discrimination dont les anciens esclaves furent l'objet, leurs revenus augmentèrent rapidement à la suite de leur affranchissement. C'est en réaction à ce progrès que les lois ségrégationnistes prirent de l'ampleur au début du 20e siècle.

Croissance du pouvoir

Au-delà de la destruction de capital physique et humain, la guerre comporte un important coût caché: l'accroissement du pouvoir étatique. Le poids des dépenses publiques dans la production nationale, estimé à 5% avant la guerre de sécession, avait quintuplé à la fin de celle-ci. De nouveaux impôts avaient été créés, dont plusieurs se perpétueront ou (comme pour l'impôt sur le revenu) reviendront plus tard. À la fin de la guerre, les Américains étaient soumis aux impôts les plus élevés dans le monde.

C'est une thèse connue -- et bien défendue par Bertrand de Jouvenel[2] -- que la guerre accroît le pouvoir étatique, dont elle se nourrit en retour. L'État ayant goûté au contrôle total des "ressources nationales", l'habitude et l'idée de la liberté s'étiolent. Comme disait un ex-sénateur fédéral passé au camp confédéré, "personne n'a de droits individuels qui contrediraient le bien-être du pays".

Durant la guerre civile, le gouvernement du Nord comme celui du Sud entamèrent fortement les libertés constitutionnelles et traditionnelles de l'Amérique, par la conscription, la suspension de l'habeas corpus, la censure, les serments d'allégeance, l'exigence de passeports aux frontières, etc. Malgré un certain retrait de l'État fédéral avec le retour de la paix, la liberté ne retrouvera jamais sa vigueur antérieure.

Ceux qui ne connaissent pas l'histoire et la tradition américaines mesurent mal la cassure que représente la guerre de sécession. Quatre ans après la fin des combats, un nordiste déclarait: "Je n'ai plus l'impression de vivre dans le pays où je suis né."

Pourquoi la guerre de sécession? Deux écoles principales se disputaient jusqu'ici la réponse. L'interprétation traditionnelle, inculquée aux jeunes Américains sur les bancs de l'école, voulait que le Nord se fût embarqué dans la guerre afin de supprimer l'esclavage qui sévissait au Sud (où les esclaves noirs formaient environ le tiers de la population). Plus récemment, une nouvelle école soutenait que la volonté sécessionniste du Sud avait été motivée par des raisons économiques étrangères à l'esclavage, et que l'intervention du gouvernement fédéral relevait essentiellement de l'impérialisme de l'Union.

Une raison d'État

Hummel emprunte aux deux écoles tout en prenant le contre-pied de chacune. D'une part, les véritables motivations de Washington n'eurent pas grand chose à voir avec la suppression de l'esclavage. Malgré un important mouvement anti-esclavagiste au Nord, ce gouvernement avait contribué à préserver l'"institution particulière" (comme on disait alors), notamment en renforçant la répression contre les esclaves en fuite. Lincoln lui-même, au début de la guerre civile, déclarait que son seul but était de préserver l'Union et que, s'il le fallait pour y arriver, il était tout aussi prêt à maintenir l'esclavage qu'à le supprimer. Dans cette dernière éventualité, il était au nombre de ceux qui proposaient de déporter les esclaves affranchis.

D'autre part, continue Hummel, la préservation de l'"institution particulière" représentait bien la motivation première des sudistes qui firent adopter les déclarations de sécession.

Autrement dit, ni les états du Nord ni ceux du Sud n'étaient motivés par la défense de la liberté: la suppression de l'esclavage ne fut, pour le gouvernement fédéral (un peu sur le tard, du reste), qu'un prétexte impérialiste; et la liberté des états de quitter l'Union que proclamaient les sudistes servait d'écran à leur volonté de maintenir l'esclavage. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le pouvoir étatique fût le grand vainqueur de la guerre.

En fait, nous dit Hummel, les deux régimes en conflit professaient chacun sa propre version de l'étatisme. Au Nord, le gouvernement de l'Union s'orientait vers une économie mercantiliste dont le protectionnisme (en commençant par "l'abominable tarif" de 1828) favorisait les industriels nordistes au détriment des agriculteurs sudistes. La guerre y ajouta la réglementation de l'économie et les subventions aux entreprises.

Au Sud, le gouvernement de la Confédération se faisait activement l'écho d'une réaction populiste et socialiste. Un auteur sudiste, George Fitzhugh, assimilait l'esclavage à l'idéal du communisme paternaliste qu'il proposait contre "l'esclavage du salariat". "La liberté, écrivait-il, est un mal que l'État a pour mission de guérir."

Les choix publics

La théorie des choix publics éclaire la guerre de sécession. D'un côté, au Nord, vous avez un establishment politico-industriel qui souhaite intensifier la protection tarifaire dont il profite. De l'autre côté, au Sud, un petit groupe de propriétaires d'esclaves (une famille sur quatre, mais les grands propriétaires sont beaucoup moins nombreux) souhaite protéger la valeur de son cheptel humain. Les premiers dominent naturellement la politique du Nord, les seconds celle du Sud.

Le livre de Hummel fourmille de références bibliographiques et d'observations fascinantes. On y apprend, par exemple, que la conscription souleva moult résistances, au Sud comme au Nord. Au moins un homme sur neuf désertait. Le jugement d'un conscrit sudiste est passé à l'histoire: "J'en ai marre d'être entravé pire qu'un nègre!" Mais le fait que plus de la moitié des déserteurs n'étaient jamais repris illustre aussi comment le quadrillage administratif était encore loin de son niveau actuel.

L'auteur prête-t-il trop d'importance à la guerre de sécession dans la montée de l'État? Car il s'agit là d'un phénomène universel, d'une vague qui déferle sur tout l'Occident à partir du début du 20e siècle. Dira-t-on qu'il fallait simplement aux Américains un déclencheur à la mesure de leur farouche tradition de liberté individuelle? Ou que, une fois l'Amérique tombée, la liberté ne pouvait résister nulle part?

En un sens, le titre de l'ouvrage de Jeffrey Hummel s'applique non seulement à la guerre américaine de sécession, mais à la montée générale de ce que Tocqueville appelait la "tyrannie administrative": si elle eut pour effet de libérer les esclaves, elle a simultanément mené à l'asservissement des hommes libres.

[1] Jeffrey Rogers Hummel, Emancipating Slaves, Enslaving Free Men. A History of the American Civil War, Chicago, Open Court, 1996.

[2] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance (1945), Paris, Hachette (coll. "Pluriel"), 1972.